Psychanalyse

figaro

LE FIGARO – SCIENCES ET MÉDECINE

NEUROLOGIE Les scientifiques à la recherche des supports biologiques de cet état de conscience altéré L’hypnose médicale fait son chemin

Jean-Michel BADER

Les médecins anesthésistes, mais aussi les chirurgiens, les infirmières, les aides-soignantes et les kinésithérapeutes sont de plus en plus nombreux à utiliser l’hypnose. Fini les querelles de chapelle : désormais les spécialistes publient dans les grandes revues savantes des études de plus en plus fondamentales, comme l’ont souligné les participants du 4e Forum de la confédération francophone d’hypnose et de thérapie brève, organisé la semaine dernière à Saint-Malo. La génomique et l’imagerie fonctionnelle cérébrale sont sollicitées pour en explorer les mécanismes.

Fini les gourous ? Enterrés les grands noms comme Milton Eriksson, le père de l’hypnose « moderne », ou l’anthropologue Gregory Bateson, chef de file de l’école du Mental Research Institute de Palo Alto, créateur de la théorie de la double contrainte et des thérapies brèves ? Non. Pas complètement. Mais avec la fin de la querelle entre adeptes d’une hypnose maîtrisée, dirigée, et ceux bien plus nombreux d’une hypnose « douce » plus conversationnelle, le thème n’est plus aussi sulfureux, les grands maîtres plus aussi nécessaires. L’hypnose médicalisée (le déclenchement contrôlé d’un état proche du sommeil), loin de l’hypnose de foire, continue à se faire un chemin dans les systèmes de soin.

Le 4 e Forum de la confédération francophone d’hypnose et de thérapie brève, une organisation ouvertement « erikssonienne », s’est tenu la semaine dernière à Saint-Malo. Il s’en dégage plusieurs tendances et des constats. Depuis le congrès de 2003, où avaient été présentés les travaux sur la coloscopie pratiquée sous hypnose, accompagnée d’une sédation, ou la chirurgie infantile (pour cure de hernie inguinale, testiculaire ou ombilicale) pratiquée sous hypnosédation, les travaux cliniques ont continué. Le Pr Marie-Elizabeth Faymonville (CHU de Liège) a exposé les résultats d’une évaluation de l’hypnose dans la gestion de la douleur chronique. Celle-ci peut, dans une approche individualisée, être un des éléments essentiels de la panoplie thérapeutique. A la clinique La Sagesse de Rennes, l’intégralité de l’équipe soignante des urgences avait fait le constat d’une déception face aux différents supports de la pharmacopée antalgique et anxiolytique : délais d’action interminables, fenêtre d’efficacité fugitive, effets secondaires envahissants, froideur des techniques.

Désormais, l’équipe, formée à l’hypnose, utilise quotidiennement la technique. Une étude (en cours) compare les soins réalisés aux urgences avec ou sans transe hypnotique : elle devrait permettre de connaître la place exacte de cet outil. Au bloc opératoire également, en préparation à la chirurgie, les anesthésistes sont de plus en plus en mesure, en hypnose conversationnelle, au cours de l’installation, puis à distance de l’acte, d’aider les malades à moins souffrir.

Mais les travaux plus théoriques en matière d’hypnose se développent de plus en plus également : ainsi Ernest Rossi, un des disciples historiques de Milton Erikson, s’intéresse désormais à la génomique. Il a théorisé qu’à côté des rythmes circadiens de notre horloge biologique d’autres rythmes baptisés par lui « ultradiens », beaucoup plus rapides et répétés au cours du nycthémère, commandent l’activité et le repos du corps. Selon un de ses collaborateurs, Laurent Carrer, présent au Forum, Rossi voudrait, avec un fabricant de puces à ADN (Afymetrix), explorer les profils génomiques et protéiques de sujets soumis aux transes hypnotiques, pour tâcher d’y découvrir des « signatures » spécifiques de l’expression par l’organisme de la transe. Cette « hypnose moléculaire » a-t-elle des mérites ? L’avenir le dira.

Fabrizio Benedetti (université de Turin) a publié l’an dernier dans Nature Neuroscience une étude électrophysiologique fort intéressante des neurones du noyau gris central sous-thalamique des patients atteints de maladie de Parkinson. Normalement, ils crachent leurs influx au rythme de 3 à 4 par seconde. Chez les parkinsoniens, ils dépassent le rythme de 120 cycles par seconde. Les patients recevant de l’apomorphine (un des médicaments utilisés en clinique) normalisent leur rythme pendant quelques minutes ; mais les mêmes malades recevant un placebo injectable aussi ! Pour Jean Becchio, spécialiste de l’autohypnose, un mécanisme cellulaire du même type pourrait être à l’ oeuvre lors de la transe.

Mais où dans le cerveau se situerait le « centre » de l’hypnose ? Le Pr Faymonville avait en 2003 publié dans Brain Research une étude par imagerie médicale fonctionnelle du cerveau de sujets en état de transe hypnotique : elle avait bien trouvé une « cible » de l’hypnose. Dix-neuf volontaires sensibles à la transe sont passés sous hypnose dans le champ d’action d’une caméra à émission de positons, qui étudie les modifications de consommation de deux traceurs biologiques. Elle avait confirmé que le cortex cingulaire antérieur (CCA) est au coeur d’un vaste réseau de neurones qui modulent la réponse à des stimulations douloureuses sous hypnose. L’hypnose n’est pas un sommeil, mais un état altéré de la conscience, répètent les spécialistes, et il est difficile de mesurer ces états. « Mais je suis convaincue des capacités intrinsèques du système nerveux à lutter de manière efficace contre la douleur et le stress chirurgical », conclut le Pr Faymonville.

quotidmed

Des indications de plus en plus nombreuses

Le nouvel âge d’or de l’hypnose Officiellement enseignée à la faculté de médecine depuis 2001, l’hypnose connaît un développement et un champ d’application exponentiels. Un renouveau dont a témoigné le colloque « Aujourd’hui l’hypnose ». ABANDONNÉE par Freud, condamnée par Lacan, l’hypnose réapparaît en France dans les années 1980, après quarante années de recherche expérimentale aux Etats-Unis. Elle connaît, depuis, un développement exponentiel. Un DU d’hypnose médicale – premier du genre en Europe – a même été ouvert en 2001 à la faculté de médecine Paris-VI Pitié Salpêtrière, accueillant l’hypnose dans le cursus officiel de la médecine. Les applications de l’hypnose ne cessent de s’étendre, et c’est pour rendre compte de ce renouveau que le colloque « Aujourd’hui l’hypnose » s’est tenu à Paris. Pour le Dr Jean-Marc, praticien attaché au centre de traitement de la douleur;

l’hypnose est un défi en ce qu’elle pose la question du bien-être à la globalité du patient et non pas à un organe ou à une fonction ». L’état hypnotique a « comme unique objectif de mettre en relation l’humain avec la totalité de son corps, de son espace et de son savoir : les éléments constitutifs de son monde », affirme-t-il. Il s’agit de « remettre du mouvement vers l’ouverture, vers la « perceptude » », terme proposé par François Roustang pour nommer la phase d’aboutissement d’une séance d’hypnose : l’étape thérapeutique où la personne est « de nouveau en accord avec son corps et avec le monde ».

Le déroulement d’une séance d’hypnose passe auparavant par deux autres phases. La première est la veille ordinaire (Roustang), où la personne utilise ses sens pour rester en relation avec l’extérieur. La deuxième est la dissociation, atteinte par la fixation ou la concentration sur une pensée ou une activité : il se produit alors un mouvement de l’extérieur vers l’interieur de l’être, le visage et le corps deviennent quasiment immobiles, la personne est comme « en suspens ». Cette étape apparaît comme une fermeture à des sensations – les effets analgésiques qui la caractérisent permettent notamment des soins médicaux ou chirurgicaux – et contraste avec la troisième et dernière étape, qui tente d’obtenir une ouverture au corps, avec le retour des sensations en relation avec le monde. « La tâche de l’hypnotiseur est d’accompagner le sujet dans un processus auquel il accède d’autant plus facilement qu’il s’agit d’un processus naturel ».

Interagir avec le patient. Pour Gérard Salem, psychiatre et psychothérapeute, enseignant à la faculté de médecine de Lausanne et directeur de la Cimi (Consultation interdisciplinaire maltraitance intrafamiliale), c’est la « nouïté » (we-ness) thérapeutique qui caractérise l’hypnose. En hypnothérapie, « il se passe quelque chose qui dépasse le contrôle délibéré du thérapeute comme le contrôle délibéré du patient. Un mécanisme supra-individuel se met à l’œuvre, autrement dit un processus essentiellement relationnel, une coconstruction à deux ». Ce que le Dr Salem appelle « l’opérateur interpersonnel » ou l’outil expérimental commun du changement. « Il s’agit (…) d’une forme d’accordage affectif ou de communion intersujective (…) C’est à ce prix que le changement devient opérant, et non, comme le laissent supposer d’autres travaux, les capacités ou la personnalité du patient, ou encore l’art du thérapeute. »

Dominique Megglé, psychiatre et ancien président de la Confédération francophone d’hypnose et de thérapies brèves, défend une approche sensiblement différente. « L’hypnotiseur n’a pas de pouvoir ; le patient sait ce qui est le mieux pour lui ; il a des richesses intérieures insoupçonnées de lui-même ; l’hypnotiseur facilite l’expression des potentiels latents de la personne grâce à une communication soignée et respectueuse qui fait que, le patient se sentant compris, exprime le meilleur de lui-même ; c’est alors une surprise pour tout le monde, et le patient le premier, affirme-t-il. C’est grâce à cela que la thérapie est possible, laquelle ne peut être que brève, à moins de chercher à guérir la condition humaine (…) C’est au prix de la reconnaissance et de l’utilisation du caractère singulier, unique, inédit de chaque patient que la thérapie peut être brève [de une à trois séances sont parfois suffissantes, ndlr]. En fait, il s’agit juste de s’intéresser à la personne pour de bon, de se mettre entièrement à son service, et elle fait le travail tout simplement. C’est une question de gentillesse (…) L’hypnose est une attitude, une manière d’interagir avec le patient qui réveille ses ressources. »

Quels bénéfices pour la santé ? L’hypnothérapie a des indications de plus en plus nombreuses, au premier rang desquelles on trouve le traitement de la douleur. En France, plus de 40 % des centres de traitement de la douleur ont aujourd’hui recours à l’hypnose. Les anesthésistes, les urgentistes ou encore les dentistes appliquent des procédures hypnotiques pour atténuer la peur et la douleur. Les troubles du comportement (boulimie, anorexie, obésité…) et les addictions (tabagisme, alcoolisme) constituent également des indications privilégiées. L’hypnothérapie sert aussi, en psychiatrie, à traiter les dépressions, les phobies ou l’anxiété. La médecine interne n’est pas en reste : le champ d’application de l’hypnose va de la dermatologie (urticaire, eczéma) à la gastro-entérologie (colopathies), en passant par la gynécologie (fertilité), la pneumologie (asthmes réactifs), la rhumatologie, la sexologie, l’obstétrique, la pédiatrie ou encore la médecine du sport. Enfin, la cancérologie et les soins palliatifs ont recours à l’hypnose pour aider les patients à mieux supporter les traitements et l’éventualité d’une issue fatale.

Après une longue mise à l’index, ce nouvel engouement pour l’hypnose n’a rien de tellement étonnant. « Au cours de ses deux cents ans d’histoire, elle a régulièrement disparu et réapparu, été condamnée et encensée, (mais) elle a toujours fini par refaire surface. Encombrée de préjugés vivaces, elle continue de questionner la médecine. S’il est une chose que l’histoire retiendra peut-être du renouveau de cette discipline, c’est bel et bien le bénéfice que les cliniciens auront su en tirer pour la santé des gens. Le reste n’est que curiosité intellectuelle, périodiquement excitée, pour un ordre de phénomènes (…) vieux comme le monde. » HÉLÈNE GRILLON